La fuite

Le fascisme devrait plutôt s'appeler corporatisme parce qu'il est un mélange entre l'État et les puissances corporatives. Benito Mussolini

Dimanche, 21 octobre 2057 - 19h40 heure du Pacifique Métadate: 2.886-3$:$56$:$597 kD nouvelle époque

Le docteur Forest contempla ses enfants dans le reflet du rétroviseur, toujours aussi surpris de trouver leurs formes endormies aussi peu familières. Il essaya aussi de ne pas regarder son propre visage, ou d'étudier trop en détail les caractéristiques inhabituelles de sa femme.

-- C'est très gentil de la part des Peterson de nous avoir donné leurs corps, murmura-t-elle, comme si elle avait lu dans ses pensées. Cela n'a pas dû être une décision facile pour eux, pas plus que pour nous.

Le docteur Forest acquiesça.

-- Si la communauté parvient à survivre, les Peterson auront le luxe de savoir qu'ils ont pris la bonne décision, contrairement à nous. C'est nos copies qui se désoleront de nous savoir coincés dans le réel.

-- Je suis navrée que nos copies doivent endurer ce sentiment d'incertitude, si la communauté survit, répondit-elle, Mais je ne suis absolument pas désolée d'être ici, en vie. Au Canada en plus! Qui l'aurait imaginé?

-- Tu avais toujours voulu voyager en Amérique du Nord, n'est-ce pas Sarah? Au moins ici nous serons plus en sécurité qu'en Australie, répondit le docteur Forest. Il y a bien plus d'espace ouvert ici où nous pourrons nous faire oublier, vivre nos vies, et essayer d'oublier la magnificence de ce que nous étions autrefois. S'exiler du mauvais coté de l'horizon technologique.

-- L'horizon technologique? demanda Sarah.

-- Tu ne te rappelles pas? Tu n'as donc pas ramené ce concept avec toi?

Elle secoua sa tête.

-- Entre sept langages artificiels différents (dont aucun ne nous servira probablement jamais), les spécifications pour la synthèse de nano-constructeurs, des stocks moléculaires, de la solution catalytique, et les plans des n\oeuds de cinquième génération et des câbles optiques, je n'ai plus trop de place dans ma pauvre cervelle pour des banalités.

Le docteur Forest acquiesça.

-- Je sais, ma chérie. Moi aussi, j'ai l'impression que ma tête est un vieux sac usé, et trop rempli. Tu connais la singularité technologique de Verner Vinge, ce point dans le temps où le développement des sciences et de la technologie aura conduit à tant de changements que personne ne peut prédire ce qu'il adviendra ensuite?

Sarah acquiesça.

-- C'était un concept qui se tenait, du temps où nous avions une inventivité et une croissance exponentielles.

-- Ouais. Personne au début ne pouvait imaginer ce qu'il allait se passer après un millier d'années. Puis, la courbe du progrès s'est accentuée, et plus personne n'a pu dire ce qui allait se passer dans les prochaines décennies. Puis la singularité s'est rapprochée à quelques mois, quelques jours, quelques heures, et finalement, à une poignée de millisecondes.

-- La croissance exponentielle du progrès, grâce à laquelle la communauté s'est construite si vite, fit remarquer Sarah en regardant distraitement par la fenêtre. Pour nous, il y a eu une singularité, un point approchant rapidement au-delà duquel les nombres devenaient absurdes, où toutes les notions perdaient leur sens, et où personne ne pouvait prédire ce qui allait se passer. Et la communauté a dépassé cette singularité, mais ça ne nous a pas empêché de nous faire massacrer par ces tyrans, ces bourreaux, ces... ces... Sa voix haineuse trahissait un profond sentiment d'injustice. Mais son mari reprit calmement:

-- Non, ma chérie. Il n'y a eu aucune singularité

-- Alors quoi? Un horizon? Quelle différence ça fait?

-- Tu te rappelles lorsque Kyle avait évoqué l'idée de l'horizon technologique avec Prime, lors de l'une des soirées qu'on avait hébergées. Sarah secoua la tête. C'était une alternative au concept de singularité technologique.

-- Tu as choisi de te rappeler une petite fête sans intérêt, alors que nous avons dû laisser derrière nous tant de connaissances?

Le docteur Forest sourit mélancoliquement à la route qui s'étendait devant les phares de leur voiture.

-- C'était une nuit inhabituelle. Une de ces nuits où chaque esprit était éveillé, et où les pensées, les concepts, les visions se succédaient et s'enrichissaient avec tellement d'aisance... Et ça s'est passé suffisamment tôt pour que je puisse en garder un souvenir intact dans ma petite tête de chair et de sang. Mon ange, j'avais besoin de garder quelques-uns de ces merveilleux souvenirs, cela me permettra au moins de tenir le coup et de rester sain d'esprit lorsque les temps deviendront plus durs.

Sarah acquiesça avec sobriété.

-- Et ils le deviendront. Les luddistes ne nous laisseront aucun répit. Elle sourit. J'ai aussi emporté un souvenir qui m'est cher, alors je ne devrais pas te reprocher d'en faire autant.

Le docteur Forest sourit.

-- Je m'en souviens. La première fois où tu as retrouvé la vue.

Les yeux de Sarah scintillèrent.

-- Un miracle médical qu'ils ne pourront jamais faire ici. Un nouveau corps, et en plus, un remède contre la cécité. Alors comme ça Kyle avait parlé de l'horizon technologique?

-- Oui. Nous étions en train de parler des dernières découvertes au sujet de... d'une théorie dont mon groupe avait à s'occuper. Je ne me rappelle plus des détails. Je pense que nous l'avions abandonnée plus tard en faveur de quelque chose d'autre, ou peut-être que la connaître maintenant pourrait rendre vulnérable la communauté d'une certaine façon. Toujours est-il que nous venions juste de passer sur les n\oeuds de troisième génération, et quelqu'un avait fait un commentaire sur le temps dont nous disposerions pour travailler sur tous nos projets, disant que nous repousserions le moment de la singularité de quelques heures au moins, peut-être même de quelques jours.

Et là, Kyle avait répondu qu'il n'y avait jamais eu de singularité. Évidemment, tous les physiciens de mon groupe s'étaient acharnés à le convaincre, parlant des limites de la vitesse de propagation de l'information, de la constante de Planck et des limites quantiques spatio-temporelles, et disant qu'à un certain point, nous atteindrions la vitesse ultime à laquelle les n\oeuds pourraient fonctionner, du moins tant qu'on serait enfermés dans cet univers. Il rit en se rappelant ces moments inoubliables.

-- Tu penses que c'est ce qu'ils ont fait? Quitter d'une certaine façon cet univers?

Le docteur Forest sourcilla, réellement surpris. Puis après un moment de réflexion, il secoua sa tête.

-- Je n'en suis pas sûr et certain, mais je ne le pense pas. Si c'était le cas, j'aurais probablement édité ce souvenir. Qui plus est, ça serait une information bien trop compromettante que l'on aurait emmenée avec nous. Les trous dans mes propres connaissances, dans ma propre spécialité, sont assez parlants. Non, je ne pense pas que nous étions suffisamment avancés pour réussir à faire ce que tu suggères, en supposant que ce soit possible. Non, c'était juste un discours pour souligner que notre univers a des limites fondamentales, et que lorsque nous atteindrons ces limites, la singularité cessera de s'éloigner et commencera à se rapprocher de nous une fois encore.

-- Alors Kyle avait tort. Il y a bel et bien une singularité, un horizon critique au-delà duquel nos progrès, notre futur deviennent impossibles à prédire.

-- Non Sarah, Kyle avait raison. Son concept d'horizon technologique était devenu une hypothèse acceptée à travers toute la communauté en quelques semaines seulement. Tu vois, chérie, il n'y a pas de singularité. Lorsque Kyle parlait d'un horizon, il ne parlait pas d'un horizon critique tel que nous en imaginons autour d'un trou noir. Il parlait d'un horizon normal, tel que nous en voyons tous les jours dans le réel. Son point de vue était que, pour ceux vivant à un moment donné, il y avait une continuité.

-- Mais singularité ne veut pas dire discontinuité...

-- Oui, chérie, je sais. Mais comprends-le de cette façon. Les hommes préhistoriques ne pouvaient pas imaginer la magie de l'arc et des flèches. Pour eux, les indiens d'Amérique en leur temps étaient au-delà de leur horizon technologique, au delà de ce que Verner Vinge et les autres auraient appelé la singularité technologique, s'ils vivaient à cette époque.

Les américains natifs ne pouvaient pas imaginer les bateaux, à tel point que lorsque les espagnols arrivèrent, ils pensèrent qu'ils avaient émergé de l'eau. Les bateaux se tenaient devant eux, en pleine vue, mais ils étaient si étranges, si différents des points de référence de ces gens, qu'ils ne pouvaient pas les voir, ils ne pouvaient pas en faire entrer l'existence dans leur monde. Les espagnols étaient au-delà de leur horizon technologique.

Les espagnols ne pouvaient pas imaginer les vols interstellaires, et auraient eu du mal à imaginer des humains volant dans les airs autrement qu'avec des ailes d'anges. Les frères Wright ne pouvaient certainement pas imaginer l'avènement des ordinateurs, pas plus que la vitesse à laquelle les avions ont changé et permis d'avancer pendant le vingtième siècle. Les premiers astronautes ne pouvaient certainement pas imaginer le rétrochargement de nos esprits dans des ordinateurs de sous-cristal moléculaire et encore moins les dernières générations de n\oeuds que nous avons conçus. Bon sang, même nous on ne peut plus imaginer ce qu'était ce monde, et pourtant nous y étions!

Sarah acquiesça.

-- En tout point nous réagissions, pensions et vivions plus rapidement, devenant plus intelligents et capables de comprendre toujours plus. Une année de progrès réduite à un mois, puis à un jour, et finalement à moins de huit heures, si les spécifications des n\oeuds que j'ai dans ma tête sont correctes.

-- Exactement. Ce n'est pas une quelconque singularité magique, pas plus qu'un bateau ou un avion ne tombe lorsqu'il dépasse le bord de la terre.

-- Une simple progression de la connaissance, jour après jour, continua Sarah. Des changements et des améliorations incrémentales. Ça tient la route.

-- Exactement. De notre point de vue, ça accélère de façon exponentielle. Mais du point de vue que nous avons connu dans le virtuel, les changements se font graduellement, comme ça a toujours été le cas.

-- Oh chéri, je suis heureuse que tu aies ramené cette idée avec toi. Ça change complètement la manière d'aborder le futur.

Le docteur Forest acquiesça.

-- Toute cette tentative de revenir dans le réel pourrait n'être qu'une très mauvaise idée, mais cette fois au moins nous n'avancerons pas complètement dans le noir.

Sarah secoua la tête.

-- Nous avons fait le bon choix, Michael, le rassura-t-elle. Oui, nous sommes ici, de retour dans le réel, à nouveau mortels, mais nous sommes aussi 'vivants', et 'ensemble'. Si la communauté devait périr, nous vivrons en sachant avoir fait le bon choix. Et si elle survit, un jour peut-être pourrons-nous la rejoindre. Au pire, entre nous et les enfants, nous devrions avoir gardé suffisamment de connaissances pour recréer les nano-constructeurs de Kyle et reconstruire une nouvelle communauté autonome, au besoin.

-- Si les conditions le permettent à nouveau, répondit tristement le docteur Forest, Je ne pense pas que cela se produira, hélas.

-- Regarde le ciel, Michael. Il est jonché de débris. Tellement que je doute qu'on puisse faire des observations astronomiques dans les prochaines années. Ça pourrait être tout ce qu'il reste de la communauté. Elle marqua une pause, regardant pensivement. Michael, réalises-tu que cette nuit est la première fois que je vois quelque chose du réel. La première fois que j'ai vu quelque chose avec de vrais yeux, quelque chose qui ne soit pas juste une simulation logicielle, ou un environnement virtuel d'aucune sorte? Je suis très heureuse d'être en vie, même si ce n'est qu'une vie humaine.

-- Il y en a d'autres qui ont choisi d'envoyer une copie dans le réel, pour essayer de récupérer ce qui pouvait l'être de leur ancienne vie, lui dit Michael. Peut-être en retrouverons-nous quelques-uns, lorsque nous retournerons dans le virtuel. En supposant qu'ils aient retenu suffisamment de connaissances pour recréer une partie de ce que nous avons perdu. Il soupira. Je serais curieux de voir comment nous avons réussi à transcender notre propre humanité, avant de nous rétrocharger dans ces corps. Quels sommets avons-nous atteints, que notre esprit ne peut désormais plus atteindre, et qu'en redevenant à nouveau humains, nous avons simplement oubliés, ou sommes maintenant incapables de comprendre?

Sarah l'embrassa gentiment sur la joue, passant ses doigts au travers de sa chevelure inhabituelle.

-- Quels que furent ces sommets sur lesquels nous étions, mon chéri, ils ne sont plus là maintenant. Regarde le ciel! Tu crois vraiment que la communauté a pu survivre à cela?

Michael acquiesça.

-- Sans doute. Le succès ou l'échec seront du pareil au même vus de la terre.

-- Papa, tu n'as pas fait ça?

-- Tommy. Je pensais que toi et ton frère étiez endormis.

-- Tu n'as pas répondu à ma question, Papa. On s'était mis d'accord pour ne pas ramener avec nous quoi que ce soit qui puisse compromettre la fuite.

-- Non fiston, je n'ai ramené aucun engramme stratégique. Juste la certitude qu'ils ont réussi, et que d'une façon ou d'une autre, ça ressemblera à un échec vu d'ici.

-- C'est plus que ce qu'on devrait savoir, chéri, répondit Sarah. Mais c'est quand même rassurant...

-- S'ils ont réussi, est-ce qu'un jour ils reviendront pour nous sauver? demanda Tommy.

-- Qui sait? répondit Michael. Je ne peux qu'espérer qu'au moins nos copies essaieront- tiens, qu'est-ce que c'est que ça?

-- La police canadienne, répondit Tommy. C'est un barrage routier.

-- Je le vois bien, répondit Michael. Il vaut peut-être mieux que tu réveilles ton frère.

-- Tu penses qu'ils sont à notre recherche? demanda Sarah.

Michael secoua la tête.

-- Il n'y a pas de raison pour qu'ils le soient. Le docteur Forest ralentit en s'approchant des deux voitures de police qui bloquaient la route.

-- Bonsoir, tout le monde. Une nuit bien avancée pour être dehors, n'est-ce pas?

Le policier approcha du véhicule précautionneusement, aveuglant de sa lampe torche le visage du docteur Forest, puis celui de sa femme. Permis de conduire et preuve de citoyenneté, s'il vous plaît.

-- Preuve de citoyenneté? Qu'est-ce qui se passe?

-- Montrez-nous juste vos papiers, s'il vous plaît. Votre femme aussi.

Le docteur Forest fouilla dans sa poche et retira son portefeuille. Les voici.

-- James Peterson. Patricia Peterson. Vous êtes de Nelson? Qu'est-ce qui vous amène par ici?

-- Nous emmenons les enfants jusqu'à Jasper.

-- Ce sont vos enfants? La lampe torche balaya un visage, puis l'autre.

-- Oui monsieur.

-- Je dois vous demander à tous de sortir de la voiture.

-- Monsieur, les enfants sont exténués.

-- Je suis désolé. Je dois insister. Sortez de la voiture, s'il vous plaît. Lentement.

Ils attendirent, frissonnant dans l'air glacial au bord de l'autoroute, tandis que deux policiers inspectaient en détail leur voiture.

-- Rien à signaler.

-- Très bien. Alors, Monsieur Peterson, depuis combien de temps êtes-vous un citoyen canadien?

-- Toute ma vie, répondit le docteur Forest.

-- Vraiment. Où avez vous pris cet accent australien?

Le docteur Forest sourcilla.

-- Euh, ma famille et moi avons passé quelque temps là-bas. Nous venons juste de rentrer en fait.

-- Je vois. Le policier écouta un moment son oreillette, puis acquiesça. Monsieur, si vous et votre famille pouviez vous déplacer sur votre droite. Merci.

Tout d'un coup une douzaine d'hommes en armes, vêtus de gilets pare-balle noirs, déboulèrent des buissons et encerclèrent brusquement la petite famille.

-- Monsieur Peterson, peut-être pouvez-vous m'expliquer pourquoi votre empreinte vocale ne correspond pas à notre enregistrement, ou comment vous prétendez avoir voyagé en Australie alors que votre passeport n'en contient aucune trace, pour autant que cette histoire de séjour ait un intérêt.

Le docteur Forest secoua la tête.

-- Je ne comprends pas. Vous êtes en train de me dire que vous n'avez aucun enregistrement de nos voyages les plus récents?

-- Ne bougez pas! ordonna une voix étouffée derrière un casque anti-émeute. Nous avons trouvé des traces de nanos décomposés dans la maison des suspects. Tenez-vous prêts!

Les policiers s'écartèrent en hâte, et les commandos se tinrent soudainement sur leurs gardes, leurs armes pointées sans la moindre hésitation vers les nouveaux corps du docteur et de sa famille.

-- En joue! Les armes se redressèrent, pointant maintenant vers leurs têtes.

-- Oh Michael.

-- Souviens-toi de ce que j'ai dit, ma chérie. Nous ne pouvons pas perdre espoir -

-- Feu! Une douzaine de balles furent tirées, quasiment comme un seul coup. Quatre corps, une femme, un homme, et leurs deux jeunes enfants, s'affaissèrent sur le sol. L'homme qui avait donné les ordres sortit un pistolet et alla vers chaque forme étendue, vidant une cartouche de plus dans chaque corps.

-- Toi, toi et toi, aboya-t-il, désignant trois de ses hommes. Nettoyez-moi tout ça. Le sang se répandait déjà autour de la tête des enfants et des pieds des adultes, une juxtaposition curieuse résultant de la ligne incurvée de la route. Les autres, retournez à vos postes. Rengainant son arme, lui et les trois autres commencèrent à charger les corps dans la voiture, tandis que le reste de l'escouade disparaissait silencieusement dans les buissons. Les policiers, qui se tenaient à quelques mètres à côté de la voiture, faisaient de leur mieux pour ignorer le massacre qui venait de se produire.

Thomas Tempé 2008-11-30