Alors qu'on se réjouit des avantages des inventions des autres, nous devrions être fiers d'avoir l'opportunité de servir les autres par nos propres inventions. Benjamin Franklin
Samedi 20 octobre 2057 - 13h30, heure de Washington
Métadate: 2.847-3
98
263 kD nouvelle époque
La liberté et la sécurité offertes par le nouveau réseau autonome
étaient inédites depuis la mise sous tutelle de l'Internet. Juste au
tournant du siècle précédent, cet Internet qui fut si bruyant et si
énergique, avait été doucement émasculé par une série de lois et de
traités draconiens, principalement pour préserver les intérêts établis
et garder le contrôle sur cette technologie émergeante. Plutôt que
d'ajuster leurs modèles d'affaires et profiter des innombrables
innovations qu'un tel réseau pouvait apporter, les plus puissants
cartels corporatifs et leurs alliés au gouvernement choisirent de
faire taire ce qui aurait pu devenir le plus grand espace de
partage jamais créé. Maintenant, il ne restait qu'une mièvre
vitrine commerciale, où seules les voix autorisées avaient droit au
chapitre, et où à contre-courant de cette propagande insipide on n'entendait
plus que des murmures, provenant pour la plupart de n
uds Freenet illégaux,
éparpillés tout autour du monde.
Quelques membres de la communauté autonome décidèrent de partager
leurs techniques stéganographiques avec leurs anciens collègues du
réseau Freenet, les propulsant avec des technologiques
cryptographiques infiniment plus avancées que les standards utilisés
alors. Cet acte de générosité était un symbole fort pour beaucoup, en
ces temps où l'on en avait justement le plus besoin. L'espoir qu'en
dépit de la surveillance toujours plus étroite des autorités, une
partie au moins de leur philosophie, de leurs pensées ou de leurs buts
survivrait, quels que soient les événements qui allaient se produire.
Même s'ils devaient laisser tomber leur corps et figer leur conscience
dans des super-n
uds, attendant en stockage inerte que des dizaines
de milliers d'autres n
uds puissent leur offrir un nouvel
environnement.
D'autres esprits, hébergés dans des cerveaux humains, des corps humains, avec des besoins si facilement corruptibles, commencèrent à remarquer et étudier l'infrastructure de ce réseau, qui s'étendait sous le monde entier. Les directives étaient que toute saisie de nature technique devait être envoyée vers les laboratoires de Double Eye, afin d'être étudiée plus en détails. Si c'était un objet suffisamment novateur, il était mis dans la file des pièces à analyser. S'ils l'avaient déjà étudié auparavant, il était simplement étiqueté comme preuve à conviction. Double Eye avait déjà reçu des milliers de cubes cristallins, certains dorés, d'autres verts, et quelques-uns bleus foncés. Lorsqu'une nouvelle cargaison de cubes fut livrée, de couleur pourpre sombre cette fois-ci, ils furent pratiquement aussitôt rangés avec les autres. Un jeune technicien remarqua alors qu'un câble pendait d'une des faces du cube. Il secoua la tête, atterré par si peu de conscience professionnelle, avant de se rendre compte que le cristal et le métal du câble ne faisaient qu'un. Les commandos ne pouvaient pas les débrancher, ils étaient effectivement obligés de les sectionner. Il plaça alors l'appareil dans la file de ceux à étudier et publia un mémo pour les autres laboratoires, puis il commença à trier une autre boîte d'objets confisqués.
Tout ce qui avait une vague apparence cristalline était placé au début
de la file. L'enquête de Robert Leahy avait la priorité sur tout le
reste, et les objets en cristal dopé étaient d'un intérêt tout
particulier. Lorsque le docteur McHenry de Langley, en Virginie, coupa
le câble attaché au n
ud, dans l'intention d'en prendre un
échantillon pour analyse métallurgique, une minuscule poudre blanche
se répandit dans la pièce, et lui et plusieurs autres collègues furent
pris d'une toux incontrôlable. Lorsque l'air fut à nouveau respirable,
ils remarquèrent d'autres excrétions, comme une substance bleue
ressemblant à du dentifrice, une autre rouge, huileuse et visqueuse et
enfin un gel assez sombre, à l'odeur répugnante, qui fit vomir un des
assistants lorsqu'il s'approcha d'un peu trop près et en inspira une
trop grande bouffée.
La poussière fine fut identifiée en premier, après qu'un échantillon fut collecté près de l'emplacement où le liquide bleu s'était répandu. Elle avait avalé une partie de la surface du plan de travail, se répliquant elle-même et formant un nouveau morceau de câble. Le processus ne s'arrêta que lorsqu'il n'y eut plus de substance bleue.
Des nano-constructeurs auto-répliquants.
McHenry était en train d'étudier un des nano-constructeurs avec un microscope électronique, lorsqu'il reçut un appel de Zurich.
-- Herr docteur McHenry.
-- Bonsoir docteur Lindmann. Vous travaillez tard.
-- Guten Morgen, Docteur. Est-ce que votre laboratoire a reçu les ordinateurs cristallins, ceux mit dem kabel attaché?
-- Les cubes pourpres? demanda le docteur McHenry. Oui. Nous sommes juste en train d'en examiner un.
-- Je voudrais attirer votre attention sur le câble, Herr docteur.
-- Oui?
-- C'est en fait un conduit extrêmement fin et flexible.
-- Hmmm, je pense que vous avez raison. Nous sommes en train d'examiner plusieurs liquides qui se sont échappés de ces tuyaux.
-- Oui, Ah, excusez-moi un instant. L'écran s'éteignit quelques instants, puis se ralluma.
-- Il semble que nos collègues de Paris und Tokyo sont pareillement enthousiasmés. On va faire une conférence avec eux.
-- Très bien, docteur.
Après plusieurs instants, l'écran se divisa en quartiers.
-- Bonjour, docteur Hitaki-san. Docteur Garnier.
-- Bonjour docteur McHenry, docteur Hitaki.
-- Docteur McHenry, docteur Garnier, docteur Lindmann. C'est un plaisir.
-- Dois-je présumer que vous avez tous vu le nouvel appareil et les attachements?
-- Oui! Nous avons découvert les nanos auto-répliquants embarqués dans le câble.
-- Oui, oui, mon équipe l'a aussi remarqué. Une violation flagrante de restrictions internationales.
-- Nous l'avons aussi trouvé, répondit le docteur McHenry. Mélangé avec la substance bleue, ça construit un autre morceau de câble, en utilisant la matière du bureau dans le processus. Ce liquide bleu doit être une sorte de catalyseur.
-- Ja, das ist auch meine Opinion. Le liquide rouge semble être du matériel de construction, du stock moléculaire.
-- Une idée sur ce que peut être cette gélatine sombre?
-- Déchets toxiques, docteur.
-- Pas vraiment toxiques, docteur. Mais des matériaux inutilisables, oui. Des sous-produits issus des nanos. Avez-vous examiné le câble en lui-même?
-- Pas encore, admit le docteur McHenry. J'étudiais les substances qu'il transportait.
-- La conception de ce câble est une vraie merveille. Il est composé de quatre minuscules sections circulaires, qui s'assemblent les unes dans les autres. Vous comprenez, ja? Un schéma apparut à l'écran, montrant une vue en coupe du conduit. Quatre tubes accolés, avec un conduit circulaire au milieu.
-- Ce câble est en fait composé de cinq conduits, vous voyez? Vier sections, qui servent aussi de tube, und das optische Kabel, parcourant le conduit au centre. Étrange, oder?
-- Cinq câbles? Et non quatre tubes et un lien optique?
-- Nein, cinq câbles. Quatre, qui sont aussi de petits tubes, sont supraconducteurs, et un câble optique. Le matériau supra-conducteur fonctionne à très haute température: cent cinq degrés.
-- Mon Dieu!
-- Pourquoi ont-ils besoin de quatre liens de communication à haute vitesse allant vers chaque port, s'étonna le docteur McHenry. Ça n'a aucun sens.
-- Doch, répondit le docteur Lindmann. Ils ont besoin de quatre. Deux pour des communications full-duplex und deux pour envoyer des instructions à leurs petites nano-machines, nicht wahr?
-- Oui, dit le docteur Garnier. Ces bandits doivent pouvoir envoyer leurs instructions pour construire de nouveaux câbles, leurs ordinateurs cristallins, ou qui sait quoi d'autre.
-- Hai, acquiesça le docteur Hitake. Ce que je trouve curieux est le lien au centre. La substance en elle-même est remarquable, avec aucun ralentissement mesurable de la lumière par rapport au vide parfait. Encore plus intéressant est l'absence de propriété d'atténuation, de réfraction ou de diffraction. La théorie optique semble suggérer qu'une telle substance ne peut pas exister, et pourtant la voilà.
-- Monsieur Hitaki-san a tout à fait raison. C'est une substance miraculeuse, mais qui est très curieuse, non? Pourquoi utiliser de l'optique, alors que la supraconductivité fonctionne tout aussi bien? Pourquoi pas juste de l'optique? Pourquoi les deux?
-- Cryptographie, sehr geehrte Herren. Cryptographie quantique, facilitée par l'échange de photons couplés quantiquement, via une interface optique. Les clés qui sont échangées pour chiffrer les communications sur un ou plusieurs liens. Sur pourquoi ils ont choisi des liens supraconducteurs plutôt qu'optiques, alors que les deux matériaux sont tout aussi efficaces, ça demeurt un mystère.
Le docteur McHenry prit le petit cube pourpre en face de lui.
-- À part le port standard pour connecter leur interface neuronale, il n'y a rien d'autre. Nulle part où connecter la prise de courant. Ils ont besoin de amener de l'électricité en plus des signaux, dit le docteur McHenry.
-- Tout à fait! Cela les immuniserait contre les coupures périodiques.
-- Natürlich! acquiesça le docteur Lindmann avec enthousiasme. Ils ont leur propre générateur de courant, leur propre tuyauterie de nano-robots, et leur propre réseau à haute vitesse. Construit à l'échelle planétaire. Ils sont formidables ces gens. Und regardez leur technique de conception. Un autre diagramme apparut, montrant une vue microscopique de l'intérieur d'un des conduits. Il y avait d'innombrables cils microscopiques, plus fins qu'un cheveu. Des millions par centimètres, à en croire l'échelle.
-- Pris séparément, chaque cheveu déplace très peu de matière, expliqua le docteur Lindmann. Mais pris ensemble, des millions et des millions peuvent déplacer un liquide bien plus efficacement que n'importe quel autre système de pompage. On a seulement vu ça en biologie, jamais en ingénierie.
-- Tous les conduits sont comme cela? demanda le docteur McHenry.
-- Nein. Seulement trois. Le quatrième est différent. Regardez.
Un autre diagramme apparut, avec une nouvelle image.
-- Le quatrième a une surface interne striée, et des capillarités microscopiques reliées aux tuyaux transportant le catalyseur bleu. J'ai des vidéos prises par des commandos à Leverkusen. Observez comment les nanos semblent se déplacer par eux-mêmes de l'avant.
Libérés du mouvement moléculaire aléatoire qui caractérise les fluides inertes, les nano-constructeurs se propulsaient en formations auto-organisées et auto-optimisées. Des dizaines de milliers sortaient d'un lien toujours actif, qu'un commando tenait devant la caméra.
Le docteur Garnier était subjugué.
-- Ils peuvent câbler le monde entier en quelques jours. Nous conquérir avant qu'on ait eu le temps de s'en apercevoir.
-- Hai. Moins d'une semaine pour leurs besoins les plus basiques. Courant, nanos, carburant, matériau de construction et information, le tout livré où bon leur semble.
-- Mon Dieu. Ils peuvent être partout.
Alors même que les chercheurs s'apprêtaient à préparer leurs rapports
sur ces nouveaux éléments, de nouveaux conduits apparaissaient,
croissant comme des racines en dessous d'immeubles à travers le
monde, là où la communauté pensait que les n
uds autonomes capturés
se trouvaient. Dans un de ces lieux, un conduit se frayait un chemin
discrètement à travers le plancher du bureau d'un directeur à
Hollywood, au sud de la Californie, continuant jusqu'au pied d'un
antique bureau en chêne, et remontant jusqu'à quelques millimètres de
la surface. La proximité d'un n
ud inerte bloqua sa croissance, non
parce qu'il avait été programmé pour, mais plutôt à cause d'une
réaction chimique due à la présence du cristal lui-même, une réaction
déclenchant une réponse programmée.
Des signaux furent émis sur le lien vers le n
ud de secours. Les
tests de continuité furent lancés et confirmés. Le lien perça la
surface et alla jusqu'à une des faces du cube. L'ancien port de
données se trouvait sur le côté gauche. Molécule après molécule, la
structure cristalline avançait doucement, reformatée en une structure
plus efficace, tout en s'assurant de préserver les données existantes
alors que de la place était faite pour que le lien de communication
puisse se frayer un passage jusqu'à l'ancien type d'interface.
La procédure prit presque une minute, une éternité pour ceux qui observaient nerveusement l'évènement. Ces opérations de rescousse en solo étaient les plus risquées, d'autant plus qu'il y en avait trop, et que chacune d'elles durait trop longtemps, pour que toutes puissent se finir dans les temps.
On ne laissera personne derrière nous, avait été le consensus. Le risque est certain, mais nous devrons le minimiser et espérer que ça marche. Nous n'abandonnerons personne. Pratiquement tout le monde fut d'accord: les sauvetages les plus risqués furent planifiés pour la fin, même si une série d'opérations dangereuses avait dû se faire en parallèle avec d'autres sauvetages en masse, situés dans les entrepôts de Double Eye et dans des casiers de preuves à conviction d'une douzaine d'agences de police locale, incluant une planque tenue par le FBI.
L'interface était achevée. Les vérifications de redondance et de
consistance étaient effectuées . Puis, en un peu moins de deux
secondes, le contenu tout entier du n
ud, y compris l'esprit
inconscient qu'il hébergeait, fut copié dans le n
ud de secours.
Une fois le transfert achevé, le conduit commença à se défaire
immédiatement, se dé-construisant en laissant un bois virtuellement
impossible à distinguer du grain original du bureau. Seul un petit
contingent de nano resta à l'intérieur du n
ud, suffisant pour le
défaire en ses constituants élémentaires. Mais pour le moment les
nano-constructeurs restèrent inertes, l'exécution de leur programme
n'étant prévu que dans cinquante-six heures.
Ailleurs, une douzaine d'opérations similaires étaient déployées. Des
forêts entières de câbles grandissaient en dessous d'une douzaine de
villes différentes, se rattachant aux n
uds capturés, copiant leur
contenu, puis se retirant discrètement. Vu de l'extérieur la vitesse
d'exécution semblait surprenante, mais il y avait pas loin de quarante
mille n
uds capturés, qui devaient être copiés. Pour ceux de la
communauté, le rythme était atrocement lent, avec à chaque seconde le
risque de se faire détecter, une probabilité mesurée précisément dans
l'esprit de chaque être conscient, et qui se ressentait comme une peur
palpable, grandissante, mais parfaitement maîtrisée.