La plupart des gens ne veulent pas réellement la liberté, car la liberté implique la responsabilité, et la plupart des gens sont effrayés par la responsabilité. Sigmund Freud
Mercredi 17 octobre 2057 - 17h35, heure de Washington
Métadate: 2.762-5
02
430 kD nouvelle époque
-- Qu'est-ce que c'est que ce foutoir? demanda Cathy avec insistance, pointant son datapad vers un grand moniteur mural.
Des images de commandos vêtus de noir en armure intégrale apparurent, prenant d'assaut des maisons de banlieue et des blocs d'appartements de la ville, et entassant des civils dans d'innombrables fourgons blancs. Certains résistaient manifestement, essayant de se libérer, mais la plupart étaient simplement trop stupéfiés ou choqués pour opposer une quelconque résistance.
-- Une application des techniques d'investigation traditionnelles, répondit doucement Robert. Une qui, espérons-le, nous sortira de l'impasse dans laquelle se trouve actuellement notre enquête.
-- Sortir de l'impasse? En arrêtant au hasard des civils innocents au milieu de la nuit et en les transportant Dieu sait où? Ces arrestations sont illégales, anticonstitutionnelles et complètement contre-productives.
-- Cela fait quatre jours que nous n'avons pas eu la moindre piste. Quatre journées d'avance que nous avons offertes, sur un plateau d'argent, à nos opposants, qui ont des technologies de plusieurs décennies d'avance. Quatre jours pendant lesquels ils ont certainement creusé un fossé si profond que nous ne les retrouverons jamais.
-- Oui, ça a été une semaine frustrante. Mais on trouvera une faille dans cette affaire, si seulement on sait faire preuve d'un peu de patience.
Robert lança ses mains en l'air.
-- Nom de Dieu, ces gens sont capables de produire de l'anti-matière en masse! Ils sont peut-être même en train de construire suffisamment de missiles et de bombes pour annihiler notre armée. Nous n'avons pas le luxe de rester assis à ne rien faire, en attendant la lumière divine.
-- N'as tu donc rien retenu de tes dernières rafles? Tu arrêtes les mauvaises personnes! Pire, ça les poussera à se cacher encore plus et rendre notre travail encore plus difficile.
-- Je prends des échantillons dans une population représentative. Nous avons arrêté cinq mille personnes. Dès que les installations seront prêtes, nous en arrêterons cinquante mille de plus, et s'il le faut, on ira jusqu'à cent mille de plus. Statistiquement, nous devrions déjà avoir plusieurs personnes en détention qui connaissent quelqu'un impliqué dans cette petite renaissance technologique souterraine, ou alors quelqu'un qui connaît quelqu'un. On les identifiera, et lorsqu'on en ferrera un, les autres tomberont, coupables par association.
-- Nom de Dieu, Robert!
-- Oh, allez! Tu sais aussi bien que moi comment fonctionne la dynamique inter-personnelle.
-- La dynamique inter-personnelle est une technique d'exploration des données, Robert. Pas une carte blanche pour retenir cinq mille personnes innocentes, sans charges, en totale violation de leurs droits constitutionnels! N'avons nous donc rien retenu de Guantanamo et des goulags?
-- Bonne remarque, Cathy, mais comment peux-tu être aussi naïve?
-- On a déjà emprunté cette route auparavant! Cela a prit des décennies au gouvernement des États-Unis pour retrouver une crédibilité, et encore plus pour le F.B.I. La seule chose que va nous apporter ton approche c'est de l'instabilité politique.
-- Nous n'avons pas le choix! Ces personnes sont parvenues à supprimer tout lien que nous pouvions suivre entre eux-mêmes et le reste du monde. Tes propres analyses montrent combien les données ont été compromises. Prendre des échantillons réels et rétablir ces liens par un interrogatoire direct est la seule solution envisageable.
-- Ton remède est pire que le mal. Cela peut te convenir à toi et Double Eye. Tu te contenteras d'aller vers ta prochaine mission, pendant qu'on nettoiera le merdier que tu nous as laissé!
-- Je te le redis: nous n'avons pas le choix.
-- Je ne tiens pas à être de cette partie, ni le Bureau d'ailleurs.
Le visage de Robert se fit plus dur.
-- Tes supérieurs t'ont donné l'ordre d'offrir à Double Eye toute l'assistance nécessaire pour résoudre ce crime. Soyons clairs: cela inclut toute activité extra-légale qui peut être requise. Tu en étais bien consciente quand tu as accepté les protocoles de mission blanche.
-- Foutaises! Les protocoles de mission blanche sont simplement une procédure qui élimine les traces documentaires, ils ne sont pas une couverture pour des arrestations en masse de civils innocents!
-- Aujourd'hui, cela couvre les deux, énonça Robert d'une voix de glace. Ne pense pas te dérober aussi vite. Ces criminels font ressembler les thaïs à une bande d'amateurs, et nous sommes à court de temps.
Cathy grommela avec dégoût.
-- Ah, oui, ces dangereux thaïs. Vivant sous des huttes en boue, avec quelques cliniques sous-financées, qui ont violé de vieux brevets pour arrêter une épidémie. Ça valait vraiment la peine de recommencer une guerre.
Robert Leahy hocha la tête.
-- S'ils s'en étaient tenus à stopper une épidémie, rien d'autre ne serait arrivé. Au pire, il y aurait eu quelques sanctions commerciales, et une économie bridée. La Thaïlande n'était pas le premier pays à ignorer les brevets et les directives de l'OMPI pour régler un problème social. Mais la Thaïlande ne pouvait pas se contenter du vol intellectuel, ils ont hébergé les dissidents du mouvement Genecraft et ont commencé à prêcher la rébellion au reste de l'Asie. Pire -c'est pourquoi on les combats depuis trente ans- ils ont modifié l'environnement.
-- Quels sortes de modifications?
-- Des modifications génétiques sur la faune et la flore indigène. J'ai été derrière les lignes thaï deux fois dans mon service. Les jungles sont... étranges. Comme extra-terrestre.
-- Je ne te crois pas!
-- Crois-le, Cathy. Les thaïs ont complètement refait leur biosphère. Pourquoi penses-tu que les Nations Unis avaient embarqués du Cobalt sur leur navires? Personne ne voulaient que ces mutations ne se propagent au reste du monde. Et encore, et je ne cesserai de le répéter, les individus auxquels nous avons à faire face sont mille fois plus dangereux. Même notre arsenal nucléaire ne nous protégera pas... le datapad de Robert sonna. Regarde, les résultats préliminaires des interrogatoires d'hier soir. Il pointa son datapad vers le mur.
Le visage d'un jeune enquêteur zélé apparut sur le moniteur.
-- Robert Leahy. Sommes-nous sécurisés?
Robert hocha la tête.
-- Oui, caporal. Voici Cathy Sinclair. Elle a l'autorisation d'être ici et m'assiste dans l'enquête. Poursuivez s'il vous plaît.
-- Assiste? Cathy ravala son irritation et écouta.
-- Cathy? Le caporal l'ausculta de la tête aux pieds. C'est toujours un plaisir de rencontrer les assistants de Robert.
Cathy se fit plus dure.
-- C'est Agent Spécial Sinclair, caporal. Souvenez-vous en.
Ses yeux se retournèrent vers Robert.
-- Monsieur, ces pistes n'ont rien donné. Aucun des détenus qui ont parlé ne savait vraiment quoi que ce soit. Ils nous ont simplement dit ce que nous voulions entendre, pour éviter un interrogatoire... plus long.
-- Ça n'a rien d'étonnant pour de l'information obtenue sous la torture, caporal, lança Cathy. Vous devriez certainement savoir ça.
Le jeune homme la regarda fixement, puis acquiesça brièvement.
-- Oui, bien-sûr. Néanmoins, on se doit de suivre ce qu'ils nous divulguent. À cause d'eux, on perd un temps et des ressources considérables.
Cathy grommela.
-- On dirait que vous êtes en train de blâmer vos victimes.
Le visage de Robert se fit plus dur.
-- Caporal, êtes-vous en train de me dire qu'aucun d'eux ne savait quoi que ce soit?
-- C'est exact, monsieur. Bien sûr, le debriefing n'en n'est qu'au stade préliminaire, donc l'un de ceux qui n'ont pas encore parlé pourrait en fait révéler quelque chose en rapport avec l'enquête, mais jusqu'à présent il semble que nous ayons une prison pleine de gens sans intérêt, monsieur.
-- Bon sang! Très bien, continuez les interrogatoires. Quand aurons-nous de l'espace pour le reste de nos échantillons?
-- Monsieur, cela prendra quelques jours de plus avant qu'on ait l'espace nécessaire pour caser les nouveaux détenus.
-- Qu'est-ce qui bloque?
-- La logistique, monsieur. Nous travaillons avec les autorités locales pour nettoyer deux de leurs prisons de sécurité moyenne. Cela libérera des installations pour vingt mille personnes. Nous avons aussi réquisitionné un terrain en dehors de D.C. pour un camp provisoire capable d'héberger trente mille autres personnes. Malheureusement mettre en place les installations sanitaires de bases prend du temps.
-- Je m'en fous des installations sanitaires. Le temps est critique. Faites construire le camp et arrêtez ces gens. On pourra ramener les tentes et les creuser les latrines plus tard. Oh, et caporal?
-- Monsieur?
-- À cette heure-ci demain je voudrais lire votre rapport sur la manière dont vous regrettez que ceux qui nous ont fournis de fausses informations sont morts en interrogatoire.
-- Oui, monsieur. Très bien, monsieur! L'écran s'obscurcit.
Cathy était épouvantée.
-- Ai-je bien entendu, là? Tu viens d'ordonner le meurtre de civils innocents parce qu'ils ne pouvaient pas répondre à tes questions?
-- Cathy, je n'ai pas le temps pour ça.
-- Robert, ce n'est pas un pays du tiers-monde, ici. Tu ne peux pas aller tuer des américains parce que tu es frustré des résultats de l'enquête!
-- Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ton pays n'est plus une puissance mondiale depuis au moins cinquante ans. Il est temps que tu te réveilles et que t'arrêtes de débiter tes cours d'éducation civique soporifiques. Laisse-moi dire ça encore plus clairement. Cette enquête continuera et soit tu y contribues de manière constructive, soit tu prends le prochain vol pour Chicago. Compris?
Cathy croisa le regard de Robert. Ils se défiaient en silence jusqu'à ce que le datapad de Cathy sonne.
-- Excuse moi dit-elle en prenant l'appel.
Robert l'observa attentivement. Cathy Sinclair était un agent très compétent, mais un peu borné avec sa naïveté. Elle serait un atout appréciable pour l'agence, si elle s'en sortait dans cette affaire. En tous cas, elle avait été d'une aide inestimable jusqu'à présent pour faire avancer cette enquête. Mais cette affaire n'avait rien de celles traités habituellement par le F.B.I. C'était de la politique de réalité à un niveau global, où des décisions rudes et des stratégies dures étaient souvent nécessaires. Il n'était pas surprenant qu'un agent du F.B.I. émette des réserves. Robert aurait voulu pouvoir lui dévoiler plus progressivement la sombre réalité dans laquelle son agence opérait, mais comme il l'avait dit à plusieurs occasions, il n'avait pas de temps pour ça.
-- Merci, agent Schwartz. Je serai à Champaign aussitôt que possible. Elle referma le couvercle de son datapad et fixa Robert.
Bien! Peut-être était-elle plus résistante que ce qu'il pensait.
-- Une nouvelle piste, j'espère. demanda t-il.
Cathy ne put se retenir de sourire en raccrochant son datapad à sa ceinture.
-- Il semble que notre informateur anonyme ait dénoncé un autre conspirateur.
-- Qui ça?
-- Marguerite L'Beau, une étudiante en doctorat de l'université d'Illinois.
-- Excellent. Tu vas la coincer?
-- Bien sûr.
-- Excellent!
-- Oui, mais ce qu'il y a de vraiment intéressant, c'est notre informateur. Contrairement à la dernière fois, il a été nettement moins attentif à couvrir ses traces.
-- Magnifique! Robert applaudit. Voilà de bonnes nouvelles. Qui est-il?
-- On essaie d'éviter de transmettre son identité sous forme électronique, donc je le saurais lorsque je serais là bas.
Robert fronça des sourcils.
-- Tu ne vas pas le faire arrêter?
-- Non. Je vais d'abord l'interroger chez lui et voir jusqu'à quel point il est prêt à collaborer. Ne t'inquiète pas, j'ai une demi-douzaine d'agents qui surveillent sa maison. Je ne vais pas le laisser filer entre nos doigts.
-- Bien. Appelle-moi aussitôt que tu sais quelque chose. L'excitation de Robert grandit. Cathy semblait avoir accepté la situation et s'en remettait plutôt bien. Prends le stratojet. Je pourrais avoir besoin de toi rapidement.
-- Parfait. Cathy était surprise en son for intérieur d'être parvenue à garder son sang-froid comme elle l'avait fait. Elle espérait que cette piste avec son mystérieux informateur serait plus payante. Cathy, comme Robert, commençait à devenir de plus en plus désespérée.
Thomas Tempé 2008-11-30