Un état qui écrase ses citoyens pour en faire des instruments plus dociles, même avec de bonnes intentions, réalisera qu'avec de petites gens rien de grand ne peut être accompli. John Stuart Mill, C.E. 1859
Lundi, 15 octobre 2057 - 13
00, heure de Chicago Métadate:
2.696-7
73
289 kD nouvelle époque
Robert Leahy faisait les cent pas, impatient, tandis que Cathy relisait une dernière fois le rapport, juste pour être sûre. Ça ne servait pas à grand-chose: la conclusion était évidente. Plus aucun conspirateur n'utilisait Internet. Ou tout au moins plus aucun n'utilisait les protocoles qui avaient permis de les trouver si facilement quelques jours plus tôt.
-- Veux-tu arrêter cela? fit-elle sèchement à Robert, qui s'impatientait encore plus.
-- Explique-moi comment nous avons pu aller de cinq mille arrestations le premier jour, neuf mille le second, à seulement trois cents arrestations le troisième et plus rien depuis!
-- Robert, moi aussi je cherche à comprendre. Soit ils n'étaient que quinze mille et nous les avons tous arrêté, soit ils ont compris ce qu'il s'était passé, en ont déduit comment on faisait pour les trouver, et ont arrêté toute communication. Dans les deux cas, on ne fera plus la moindre arrestation en analysant simplement le trafic Internet. Il est temps de passer à autre chose.
-- Seulement trois des personnes que nous avons arrêté sont conscientes. Trois! Le reste est dans le coma. Dis-moi comment je suis supposé interroger quinze mille personnes dans le coma!
Cathy haussa les épaules.
-- On savait qu'on avait affaire à des gens extrêmement intelligents. On ne devrait pas être surpris qu'ils nous aient doublé après qu'on ait arrêté tant de personnes ces derniers jours. J'essaierais plutôt de savoir combien il en reste, et je me préparerais à les accueillir lorsqu'ils seront de nouveau connectés. Je doute qu'ils restent silencieux éternellement.
-- En effet. Les trois que nous avons questionné étaient assez loquaces. Malheureusement, ils n'ont produit aucune information utile. Ils n'étaient probablement que de simples pions sans intérêt dans cette affaire, malgré un interrogatoire, heu, ... persuasif. En tout cas ils n'avaient aucune connaissance des intentions ou de la structure de cette organisation criminelle.
-- Ça nous aiderait si on avait des pistes sur ce que ces foutues machines sont censées faire.
Robert acquiesça.
-- Apparemment ce sont des appareils qui améliorent les capacités mentales. Deux de nos suspects n'arrêtaient pas de balbutier combien leur esprit était limité depuis qu'ils avaient été déconnectés.
-- Une connexion neuronale avec un élément de stockage externe? demanda Cathy en fixant Robert. Merci de m'en avoir fait part.
-- Je n'ai le rapport que depuis ce matin. De toute façon, attends de connaître la suite. Un des suspects voulait nous en dire plus, mais avait insisté pour se reconnecter afin de se souvenir de quoi que ce soit.
-- Intéressant. Vas-tu l'autoriser?
Robert se renfrogna.
-- C'est fait. Il est tombé dans le coma, et n'est pas encore revenu depuis. Il nous reste maintenant plus que deux suspects que nous pouvons interroger.
-- En d'autres mots, il s'est échappé.
-- D'une certaine façon, oui. Il s'est plongé dans le coma pour éviter l'interrogatoire.
-- Si ces cubes sont capables de stocker la mémoire et d'améliorer l'intelligence, ils doivent aussi bien être capables de simuler les rêves de l'utilisateur. Il a sans doute préféré ce monde, au réel.
-- De la réalité virtuelle améliorée? demanda Robert.
Cathy haussa les épaules.
-- Avec une interface neuronale directe, c'est très certainement possible. Des rêves lucides améliorés, des environnements virtuels totalement submersifs, des réalités complètement synthétiques, ou alors simplement des capacités mémoire améliorées couplées à une certaine puissance de calcul. Qui sait? En tous cas, ça colle avec les traumatismes psychologiques subis par ces gens lorsqu'ils sont déconnectés brutalement de leur connexion neurale.
-- Nous avons entreposé tous ces appareils, dit Robert, nous pouvons essayer de reconnecter ces gens et voir s'il y en a qui sortent de leur coma.
-- Ça vaudrait la peine d'essayer, répondit Cathy, Mais j'ai l'impression que le mal a déjà été fait lorsqu'ils ont été déconnectés.
Robert acquiesça. Cathy se tint le menton pensivement, puis soudain leva la tête comme si elle était arrivée à une conclusion.
-- Je commence à deviner ce qu'il y a derrière tout cela. C'est de la réalité virtuelle, mais dans sa forme originale, pré-marketing. Des réalités complètement submersives où ces gens vivent, une sorte de jeu de rôle interactif sur-vitaminé. Ils interagissent avec les autres joueurs via Internet, et ne peuvent offrir aucune aide mais remarquent lorsque des milliers de leurs coéquipiers disparaissent du jeu.
-- Sans doute, dit Robert calmement, Mais il y a trop d'éléments qui ne collent pas.
-- La mémoire améliorée? Peut-être que ce n'était qu'un mensonge pour qu'on le laisse retourner dans son jeu. Pour le reste, tout correspond avec ce qu'on sait du comportement et de la démographie, même la propension des victimes à rester comateuses lorsqu'elles sont déconnectées de l'appareil.
-- Ça ne colle pas avec ce petit détail, répondit Robert, en montrant son datapad à Cathy.
Cathy fronça les sourcils en commençant la lecture.
-- Combien de temps comptais-tu attendre avant de me faire part de cela? Peu importe. Elle ignora les protestations de Robert et continua de lire. As-tu vérifié cela?
-- Oui. Apparemment deux satellites militaires ont pisté brièvement un avion ou un missile passant près du pôle nord, volant à plus de Mach IV à une centaine de mètres du sol. Le vol se faisait avec une visibilité pratiquement nulle... s'il n'y avait pas eu d'effet sismique sur la surface de la glace avec l'onde de choc, il serait resté indétecté. En tous cas, sa trajectoire est tout à fait cohérente avec l'emplacement géographique du prétendu impact de météorite.
Elle rendit le datapad à Robert.
-- Ce n'était donc pas une météorite.
-- Non. C'était une détonation située entre deux et trois cents mégatonnes.
-- Est-on sûr qu'il s'agisse du même groupe?
-- Deux groupes de conspirateurs, les deux apparaissant pratiquement en même temps, et chacun utilisant des technologies ayant plusieurs décennies d'avance sur tout ce qui se trouve sur le marché?
-- C'est peu probable qu'il y ait deux groupes, en effet. Ils doivent être désespérés s'ils emploient des méthodes pareilles. Ont-ils contacté quelqu'un? Fait des menaces? Des demandes?
-- Pas encore.
-- S'ils en viennent là, ça sera un excellent moyen de les coincer. Les gens désespérés ont toujours tendance à faire des erreurs. Cathy passa les doigts sur ses tempes. Bon Dieu! Des criminels avec des armes atomiques. Cela ressemble encore une fois à la crise coréenne.
Robert secoua la tête.
-- C'est pire que ça. L'empreinte radiologique n'est pas cohérente avec ce que nous connaissons sur les armes atomiques, propres ou autres. En fait, le profil que nous avons, qui est assez incomplet, se rapproche plus de l'énergie libérée lors du processus d'annihilation mutuelle de quelques dixièmes de grammes de matière / anti-matière. Une explosion brève et brillante, mais avec aucune retombée ou contamination d'aucune sorte.
-- Une bombe à anti-matière? Tu penses que nos illuminés ont développé une bombe à anti-matière?
-- Non, c'est encore plus troublant. Si mes collègues qui analysent l'explosion ont raison, il semble qu'ils aient réussi à développer un moteur à anti-matière. Un dysfonctionnement a dû faire exploser leur engin.
-- Un moteur? dit Cathy, soupirant. Au moins, ce n'est pas une bombe.
-- Non, c'est mille fois pire. Nos illuminés ne semblent pas doués que pour construire des ordinateurs, ils ont aussi des années d'avance dans l'ingénierie aéronautique, sans parler du fait qu'ils peuvent produire de l'anti-matière dans des quantité dont les gouvernements ne pourront jamais rêver.
-- Au moins un moteur implique des intentions pacifiques, fit remarquer Cathy. Par ailleurs, nos accélérateurs de particules produisent aussi de l'anti-matière tous les jours.
-- Pas dans de telles proportions!
-- Sans doute. Mais, je trouve l'idée de l'accident bien plus rassurante que la théorie d'un météorite ou d'une explosion délibérée.
-- Ils ont réussi à atteindre un degré de sophistication démentiel! Une bombe à anti-matière serait trivial à faire. On pourrait en faire une aujourd'hui, si on pouvait produire assez d'anti-matière. Mais un moteur...
-- Robert, ce n'est pas nouveau. On savait depuis pas mal de temps que ces gens étaient loin devant nous en matière de technologies.
Robert posa brutalement ses mains sur le bureau.
-- Si ces criminels ont des moteurs à anti-matière, ils peuvent atteindre l'espace. Rends-toi compte de ce que cela signifie! Rien de tel ne s'est produit auparavant!
-- Heureusement qu'ils ont encore quelques détails à régler. Cela nous donne un peu de temps.
-- Combien de temps penses-tu qu'il leur faudra avant qu'ils puissent lancer leur propre programme spatial? Ou alors déployer un arsenal à anti-matière, qui ridiculiserait toutes nos armes nucléaires réunies? Une semaine? Un mois?
-- Construire un moteur à anti-matière signifie qu'ils peuvent très bien faire une bombe à anti-matière, reprit Cathy qui sentit ses cheveux se friser sur son cou. Bon Dieu!
-- Mes supérieurs prennent la menace très au sérieux, répondit Robert, Ces gens ont violé tous nos régimes de propriété intellectuelle, et développé leurs technologies à un point qui représente une vraie menace pour la communauté mondiale. Aucune autorité gouvernementale ne pourra espérer faire face à un groupe de gens armé avec ce genre de technologie. C'est à nous de les neutraliser tant que c'est encore possible.
Cathy se frotta le front.
-- Je serai franche, Robert. Je ne sais vraiment pas comment faire pour les arrêter, à part attendre qu'ils refassent surface à nouveau.
-- Ce qu'ils pourraient bien ne plus faire. Des cernes
assombrissaient les yeux de Robert. Ce qui nous ramène de
nouveau à cette technologie. Je ne crois pas que la réalité
virtuelle submersive soit le c
ur de l'affaire. Ces gens sont
trop intelligents et trop avancés pour n'être que des junkies
drogués aux jeux vidéos, en se les branchant directement sur le
cortex visuel.
-- Revenons à notre point de départ et imaginons que nous sommes des chercheurs universitaires qui ont accès à ce genre de choses. Cathy se pencha en avant et ferma les yeux. On branche notre esprit dans un petit cube cristallin, et, pour le moment, on devient beaucoup plus intelligent, avec une parfaite aptitude à simuler ses expérimentations dès qu'elles nous viennent à l'esprit. Et ce, sans aucun égard pour les brevets ou les copyrights. On peut ainsi effectuer nos travaux de recherche beaucoup plus rapidement qu'une personne normale.
Robert se pencha dans la même direction.
-- Je pense que nous sommes sur la bonne voie, là.
-- Qu'on soit intéressé par la compétition académique ou juste par la curiosité, on pourrait faire des avancées scientifiques dans les domaines qui nous intéressent bien au-delà de ce qu'il serait possible de faire normalement. Cathy rouvrit les yeux. Cela me semble correct, et ça correspond aux données qu'on a. Cela veut aussi dire que ces gens ne sont certainement pas aussi dangereux qu'on le suppose.
-- Oh si qu'ils le sont! Les professeurs et les intellectuels représentent le plus grand danger.
-- Pour le statu quo, sans doute, mais je pense qu'on n'a pas à se soucier d'un éventuel arsenal de bombes à anti-matière.
-- Nous sommes le statu quo. N'oublie jamais cela! Le statu quo est ce qui rythme l'économie mondiale. Le statu quo permet de garder une certaine stabilité. Sans le statu quo, il n'y aurait que l'anarchie et des problèmes. La rébellion Genecraft était juste un avant goût de ce qui pourrait se passer si nous perdons le contrôle. Un paquet de professeurs dissidents, et trente ans après on n'a toujours pas repris la Thaïlande sous contrôle!
-- Je n'ai pas dit qu'ils sont sans danger, Robert. Je n'ai pas dit non plus qu'on devait les laisser faire. Mais il est très peu probable qu'ils soient en train de construire un arsenal de bombes atomiques... enfin, à anti-matière.
-- C'est sans importance. Le fait est qu'ils peuvent représenter la plus grosse menace que la civilisation ait connue. On doit trouver le moyen de les débusquer. Autrement je n'aurai pas d'autres choix que d'envoyer l'armée faire du porte à porte.
-- Dans toutes les cités du monde entier? Tu dérailles? La souveraineté nationale et les droits de l'homme mis à part, on n'a même pas les ressources pour faire ça.
-- Tu serais surprise Cathy. Mais ne te trompe pas. Je vais trouver ces personnes, par n'importe quel moyen.
Thomas Tempé 2008-11-30