On n'a pas converti un homme lorsqu'on l'a contraint au silence. John Morley, 1874
Lundi 8 octobre 2057 - 11h00 heure de Chicago
Métadate: 2.490-5
23
300 kD nouvelle époque
-- Capitaine Noxforte, c'est l'agent spécial Sinclair. Cathy, Jim Noxforte, capitaine des forces spéciales internationales.
-- Agent spécial, acquiesça le capitaine Noxforte. Sa tenue de cérémonie était immaculée, telle que Cathy pouvait s'imaginer un uniforme de la marine si ceux-ci avaient été noirs au lieu de blanc. Il avait des gants et des chaussures noirs, de même que ses boutons et le revers de ses pantalons.
Cathy tendit la main, se demandant ce que tout cela signifiait.
-- Capitaine.
-- Capitaine, voulez-vous expliquer à l'agent Sinclair les activités de cet après-midi.
Les activités de cet après-midi?
-- Avec plaisir! Mademoiselle Sinclair, nous commencerons dans exactement trois heures. déclara le capitaine Noxforte, sans la regarder. Ses yeux demeuraient fixés à un point sur le mur, au-dessus de la tête de Robert.
-- Commencerons quoi?
-- Nous attaquerons avec quarante équipes de cinq commandos chacune. Notre timing sera très précisément synchronisé, afin de neutraliser les quarante cibles simultanément. L'opération se déroulera en trois phases. Durant la première, nous isolerons et sécuriserons chaque cible. Ensuite, nous pourrons commencer la phase deux: interruption coordonnée de tous les réseaux: électricité, téléphone, plomberie, etc... après cela on pourra neutraliser toutes les autres cibles.
-- De quoi diable parle t-il, Robert?
-- De notre première victoire significative sur nos opposants, claironna Robert, rayonnant. S'il vous plaît, continuez capitaine.
-- Oui, dit Cathy faiblement, sa colère à peine retenue.
-- Le timing est très important, expliqua le capitaine Noxforte. Nous savons qu'ils ont les capacités de communiquer très vite entre eux. Nous ne voulons pas déclencher l'opération trop tôt chez l'un et prendre le risque d'avertir les autres. Nous allons procéder aux arrestations en l'espace de quelques secondes.
Les yeux de Cathy flashèrent.
-- Qui allez-vous arrêter, au juste?
-- N'importe qui, qui connaît quiconque, rayonna Robert. Professeurs et assistants qu'on a réussi à connecter à Terry Spence et Kyle Tate.
Cathy fixa Robert.
-- Comment oses-tu mener une opération comme celle-là, sans m'en parler avant?
-- Si nous devions attendre à chaque fois que tu sois prête, nous ne ferions aucune arrestation. On ne peut pas se permettre de prendre des gants dans une affaire comme celle-là.
-- On vient tout juste de commencer nos recherches sur les associés de Kyle Tate, et monsieur Spence est toujours sous surveillance. On est sur le point de tout recommencer à zéro avec cette opération, avant même d'avoir récolté la moindre preuve. Quelle stupidité!
Le capitaine Noxforte fixa ses yeux gris sur Cathy.
-- Avec tout le respect que je vous dois, agent spécial, j'ai participé à des missions de Bangkok à Moscou. Pendant toutes mes années de service, je n'ai jamais connu d'échec.
-- On est pas en Thaïlande ou une de ces putains de révoltes moscovites, répondit sèchement Cathy. Nous sommes en train de parler d'une opération délicate là, et vous deux vous me préparez un plan foireux derrière mon dos, qui risque de tout foutre à l'eau! Sans parler du fait que toutes les arrestations ont été faites selon certains paramètres, et seulement quand...
-- Le capitaine est déjà au courant de cela, la coupa Robert. Ses hommes savent qu'aucun des suspects ne doit être tué.
-- Blessé peut-être, si nécessaire. Mais aucun usage abusif d'arme létale, bien-sûr. Le capitaine sourit. Ils ne nous serviraient de toute façon à rien s'ils étaient morts, n'est-ce pas? Ma parole, agent Leahy, pendant une minute, j'avais cru que l'agent Sinclair voulait que je leur récite leurs droits Miranda!
Cathy se tenait debout, ses yeux sombres fixant ceux du capitaine.
-- Pour qui vous vous me prenez? Robert et moi sommes chargés de cette affaire, pas vous! Nous avons reçu la même autorité sur ce dossier, par mon gouvernement et les entités internationales. Vous devez nous répondre à tous les deux, compris?
-- Je comprends la situation bien mieux que vous, je pense.
-- J'en doute, insista Cathy. Ce petit plan que vous et Robert avez préparé est sur le point de foutre en l'air toutes les pistes sur lesquelles on travaillait. Vous n'avancerez jamais de cette façon, bien au contraire, vous ferez tout reculer. Et de manière catastrophique en plus.
-- C'est à l'agent Leahy de le déterminer, madame. C'est à lui que je réponds.
-- Bon Dieu, vous, les gars de Double Eye, qu'est-ce que vous pouvez me donner comme fil à retordre. Robert, tu n'as absolument aucun droit de mener cette sorte d'opération derrière mon dos!
-- Capitaine, laissez nous une minute, s'il vous plaît.
-- Bien-sûr.
Lorsque la porte se referma derrière le capitaine, Cathy se tourna vers Robert. Il leva ses mains et sourit.
-- Je sais, je sais. J'aurais dû te mettre au parfum plus tôt, mais les circonstances ne m'ont pas vraiment aidé.
-- Épargne-moi ton sourire satisfait. Tu es en train de mener une opération militaire sur le sol américain et derrière mon dos. Tu es sur le point de foutre en l'air toute l'enquête, et tout ce que tu trouves à faire c'est de me sortir ton putain de sourire? Tu me prends vraiment pour la dernière des connes!
-- Allons, Cathy. J'ai trouvé une opportunité de mettre un peu de vie dans cette enquête. Relax! Tout va bien se passer.
-- Tout va bien? dit Cathy. Vraiment? Tu es en train de lâcher les commandos de Double Eye sur une université américaine. Cette action va nous faire tout reprendre depuis le début, et tu es en train de me dire que tout va bien!
-- Le FBI aura tous les détails de l'opération, une fois finie. dit Robert, se penchant en arrière, les mains repliées derrière la tête. Les communications du Bureau sont certainement dans les mains de l'ennemi. Il était nécessaire que cette opération reste sous le contrôle de Double Eye.
-- Arrête d'utiliser les problèmes de communication du FBI comme excuse pour m'écarter des décisions à prendre! La dernière fois que je l'ai utilisé, mon lien chiffré avec ton datapad n'a pas été compromis!
-- Cathy, les délais pour ces pistes ne permettaient pas...
-- Les délais? Dois-je te rappeler que sans moi tu n'aurais pas eu ces pistes! On est supposés être des partenaires sur cette enquête, pas des concurrents!
-- Nous sommes partenaires, Cathy. Pourquoi crois-tu que je t'ai amenée à cette réunion?
-- Arrête de me prendre de haut, Robert! Tu m'as amenée ici pour me mettre devant le fait accompli. Tu te fous de ce que j'en pense. Et pour tout te dire, je n'en pense rien de bon, mais alors rien du tout! Ni toi, ni tes méthodes, et encore moins ce bourbier foireux dans lequel tu vas foutre cette enquête!
-- Foireux? On est sur le point d'arrêter un sacré paquet de nouveaux suspects, prêts à interroger!
-- Je pense que ta définition de suspect est suspecte. Arrêter tous les professeurs que Kyle Tate ou Terry Spence ont eu en cours? Arrondir le tout aux assistants? Pour être franc, ce ne sont pas des suspects, en tous les cas, pas selon un quelconque sens légal du terme. Ils sont juste victimes d'une opération arbitraire.
-- Dois-je te rappeler qu'ils ont enlevé Viktor Strizak juste sous notre nez? Même les gouvernements ne peuvent pas faire ce genre de chose, en tout les cas pas avec toutes les agences internationales qui le surveillaient. Ils ont accès à des ressources que nous commençons seulement à estimer. Ton approche est trop délicate, trop méticuleuse pour que nous ayons le temps de l'employer.
-- D'un autre coté, on ne peut pas se permettre d'être indélicat, particulièrement à ce niveau! On est loin d'avoir résolu cette affaire, et ta petite opération risque bien d'envoyer ces gens se cacher très loin, avant même qu'on aie eu une chance de savoir qui ils sont, ou ce qu'ils veulent.
-- Nous avons une fenêtre d'opportunité très réduite, rétorqua Robert. Nous allons en attraper autant qu'on peut avant qu'ils aient le temps de s'organiser. Tu as toi-même entendu ce que Terry Spence a dit à Kansas City. Ils sont une 'communauté'. Ces gens sont fréquemment en contact entre eux. Nous n'avons pas des semaines pour trouver qui ils sont. On va draguer large, c'est notre meilleure option.
-- C'est un coup en aveugle, Robert, et tu le sais! Si nous n'avons pas la chance d'attraper un suspect clé dans ce raid, ils vont se terrer si profondément qu'on ne pourra sans doute plus jamais les retrouver!
-- On est tout près de trouver quelques suspects parmi ceux que nous détenons, et on va leur faire avouer la vérité, à ceux-là.
-- Je l'espère. Utiliser des troupes paramilitaires pour des arrestations domestiques est quelque chose de dangereux. On aurait dû faire appel au personnel de mon Bureau. Au moins on est entraîné pour faire des arrestations civiles.
Robert secoua la tête.
-- En aucune façon. Nous savons qu'ils ont accès aux communications internes du FBI.
-- Oh merde, est-ce tu veux laisser tomber cette excuse? Ils ont très bien pu infiltrer les communications de Double Eye aussi.
-- Peut-être que oui, peut-être que non. Au moins avec nous, on a toujours la possibilité de surprise. Bien, maintenant si tu as fini avec ton concours de celui qui a la plus grosse juridiction, on pourrait aller faire quelques arrestations?
-- La plus grosse juridiction? dit Cathy en faisant monter le ton. Ça n'a rien à voir avec la juridiction! C'est ta façon individualiste de torpiller notre enquête en faisant ce coup de poker!
Robert balaya ses objections.
-- Je suis affamé, dit-il en souriant. L'opération ne commencera pas avant 14 heures, veux-tu manger quelque chose?
-- Ça a commencé, dit Robert en regardant un mur entier couvert de flux vidéo, quatre rangées de dix images, une pour chaque équipe. Peut-on voir comment nos troupes se portent?
Bon Dieu! Cathy ne pouvait pas croire qu'elle participait à ce merdier. Est-ce que j'ai le choix?
-- Équipe trente-six en place, murmura une voix dans le flux audio. Tout est calme.
-- Équipe seize au complet, nous avons vu deux individus entrer dans le bâtiment.
-- Équipe cinq en place.
-- Équipe vingt-neuf en place. Aucun signe d'activité.
Ils attendirent en silence, sans échanger un mot, que toutes les équipes aient signalé leur arrivée sur les zones d'opération qui leur avaient été assignées.
-- Toutes les équipes sont en place et en attente.
Robert acquiesça.
-- Bien, et dans les temps.
-- Enclenchez la phase deux, dit une voix fortement brouillée. Je répète, passez à la phase deux!
Ils attendirent à nouveau que toutes les équipes répondent.
-- Équipe dix-sept, tous les autres sont en position. Que se passe-t-il?
-- Nous avons des difficultés pour couper le courant. En attente, chef. Il y eut un silence pénible qui se prolongea plusieurs secondes. Équipe dix-sept prête.
Cathy laissa échapper un léger soupir de soulagement lorsque Robert sourit.
-- Phase trois enclenchée. la voix du capitaine était plus claire cette fois-ci. Je répète, phase trois enclenchée!
Cathy regardait quarante images, émises en direct par quarante micro-caméras logées dans les casques de quarante commandos, qui assaillaient quarante bâtiments différents partout dans la région d'Urbana-Champaign. Des portes furent forcées et brisées. Certains salons devinrent des scènes d'hystérie, lorsque des familles et des individus paniquèrent puis furent mis sous contrôle. Un lieutenant frappa odieusement avec son pistolet un enfant accroché aux jambes de son père, qui faisait obstacle à son arrestation. Un autre assomma trois étudiants avec son taser alors qu'ils regardaient la télévision.
Ce n'était pas un carnage à proprement parler, mais quelque chose en elle se déchira à la vue de cette horreur. Elle voyait des gens qui croyaient être libres, qui croyaient qu'ils avaient des droits, hérités depuis plusieurs générations, protégés par une constitution que le gouvernement était supposé tenir pour sacrée. Cathy était la première à admettre que la justice était parfois dure et la constitution assez souple dans le feu de l'action, mais rien de ce qu'elle avait déjà vu ou fait ne l'avait préparée à l'impitoyable efficacité qu'elle observait en ce moment. Elle se rendit compte que si les événements tournaient mal, ce serait la fin de sa carrière. Robert pourrait toujours disparaître, assigné à une autre mission à l'autre bout du monde. Cathy n'avait pas cette chance. Elle aurait beau argumenter contre les choix de Robert, ou expliquer avec vigueur les objections professionnelles qu'elle avait à son encontre, si jamais ces événements étaient rendus public, elle serait tenue pour la seule responsable.
En cinq minutes, toutes les cibles avaient été neutralisées. Deux cent quatre-vingt-dix-sept individus avaient été arrêtés. Quinze cubes de cristal correspondant à la description de Cathy et Robert avaient été trouvés. Sur ces quinze cubes récoltés, treize étaient connectés à des individus dans le coma.
-- Ce matin, nous avions quatre suspects, s'exclama Robert, radieux, en voyant les commandos charger leurs prisonniers dans des camionnettes blanches banalisées pour les conduire vers le centre de commandement. Un mort, un dans le coma et les deux autres avaient remarquablement résisté à nos meilleures techniques d'interrogatoire. Maintenant, nous en avons quinze de plus, dont deux qui sont éveillés et conscients. Ils ont tous les deux de la famille, dont les membres sont aussi en garde à vue.
-- Les familles? demanda Cathy froidement. Qu'est-ce que tu essayes de me dire?
-- Que notre attente est terminée. Aucun de ces petits cons ne
restera silencieux pendant que ses parents ou frères et s
urs
seront interrogés. Aucun de ces professeurs ne se taira en voyant
sa femme ou ses enfants sous les projecteurs.
-- Mon Dieu, Robert!
-- Maintenant que nous avons les moyens d'aller une bonne fois pour toute au fond de cette affaire, je ne vais pas m'en priver!
Thomas Tempé 2008-11-30