Dérangements

À tout jamais, la connaissance gouvernera l'ignorance, et les personnes qui souhaiteront être maîtres d'elles-mêmes devront s'armer du pouvoir qu'apporte la connaissance. James Madison, 18è Siècle C.E.

Samedi 6 Octobre 2057 - 2h20, heure de Kansas City Métadate 2.419-6$:$90$:$000 kD nouvelle époque

Cathy fit une demande de mise sous surveillance de Terry Spence avant même d'avoir rejoint la voiture. Des agents le suivraient jusqu'à son domicile, gardant un \oeil sur lui 24 heures sur 24. Dans les minutes qui suivirent sa requête, le FBI avait déjà tracé sa connexion internet mobile. Il n'aurait pu émettre le moindre souffle sans qu'ils soient au courant. La prochaine fois qu'il essaierait d'entrer en contact avec quelqu'un, l'équipe de surveillance le saurait aussitôt, et donc, immédiatement après, elle aussi.

De retour à l'hôtel, Cathy s'était changée pour une tenue bien plus confortable et s'était étendue sur le lit, regardant son datapad exécuter une analyse de réseau de relations pour le nom de Terry Spence, et sirotait un thé vert en attendant patiemment le résultat. Celui-ci ne se fit pas attendre. Quelques instants plus tard, une liste de noms apparut, l'un d'eux en sur-brillance et clignotant. C'était la première fois de toute la nuit qu'elle arborait un véritable sourire, et au fur et à mesure qu'elle lisait la fiche de la personne que sa recherche avait identifiée, son sourire s'élargit de satisfaction. Elle appuya sur son datapad une fois encore, puis attendit que la connexion soit établie.

-- Département de police de Champaign, officier Morris. Puis-je vous aider, madame?

Cathy acquiesça à la vue de la tête blonde et rondelette qui venait d'apparaître.

-- Certainement, officier. Je suis l'agent spécial Sinclair du Bureau Fédéral d'Investigation, propriété intellectuelle et affaires criminelles. Je dois parler au capitaine, s'il vous plaît.

-- Il est trois heures et quart du matin, Mme Sinclair. Le capitaine Lawrence est chez lui, il dort. Puis-je lui dire de vous rappeler dans la matinée?

-- Je suis désolée, cela ne peut pas attendre. Je vous envoie mes certificats d'identité. Elle tapota plusieurs fois sur l'écran et poursuivit. Veuillez les vérifier et faire suivre l'appel chez lui.

L'officier de police secoua la tête.

-- Vous ne vous ferez pas beaucoup d'amis comme ça, Mme Sinclair. Vos certificats sont valides. Je fais suivre votre appel tout de suite.

L'écran s'effaça, puis afficha une icône Patientez. Après de longues minutes l'écran revint de nouveau à la vie, l'informant cette fois-ci que la vidéo avait été refusée à l'autre bout.

-- Il y a intérêt que ça vaille le dérangement, lui répondit une voix rude.

-- Désolée de vous réveiller, capitaine. Je vais faire court. Vous comptez exécuter une injonction pour arrêter un certain Kyle Tate dans la journée. Je dois être présente lorsque cette arrestation sera faite.

-- Je n'ai pas de nom, Mademoiselle...

-- Agent spécial Sinclair, répondit Cathy. Les officiers Charles B. Hanks et Larry H. Welton ont enquêté sur ce sujet à propos de soupçons de possession illégale d'un n\oeud Freenet. Je crois qu'ils se fondent sur une délation anonyme que votre département a reçue il y a deux jours?

-- Un n\oeud Freenet -ah, ouais, l'étudiant punk qui fait tourner des logiciels illégaux. Je signalerai aux officiers que vous les accompagnerez.

-- Votre suspect est un témoin de premier ordre pour une enquête en cours. J'aurais besoin de coordonner l'arrestation et d'interroger le sujet avant qu'il ne soit traduit en justice.

-- Ouais, ouais, répondit-il d'un ton qui marquait son impatience. Et selon ce qu'il dira vous pourriez vouloir le faire enfermer. Je connais la routine. À quelle heure arrivez-vous à la gare?

-- Je serai dans l'express de huit heures, en provenance de Kansas City. Cela me fera arriver à onze heures quinze à Champaign. Capitaine?

-- Oui, agent spécial?

-- Ne laissez pas vos hommes commencer sans moi.

-- Je n'en rêverais même pas, Mademoiselle. Maintenant, si vous permettez...

-- Bien sûr, capitaine. Je vous verrai aux alentours de onze heures trente demain matin. Bonne nuit.

-- Non, non, s'exclama Robert au petit-déjeuner quelques heures plus tard. Je suis d'accord, l'un de nous doit y aller et s'assurer que les péquenauds locaux ne mettent pas la main sur nos suspects phares du moment. Je dis simplement que, même en se séparant, on devra quand même laisser tomber l'une des pistes qu'il nous reste. Je ne peux pas être en même temps à New York et à Los Angeles.

Cathy approuva en mâchonnant son bacon, et avala avec une gorgée de jus d'orange.

-- Tu as raison, Robert. On devra choisir le rendez-vous le plus prometteur et oublier l'autre.

-- Déjà fait, dit Robert. Los Angeles.

-- Une raison particulière pour préférer LA à New York?

-- Oui, répondit Robert, Je préfère les plages sablonneuses aux tours de verre et d'acier.

Cathy lui décocha un regard glacial.

-- Plus sérieusement, l'amie, on connaît l'heure et le lieu exact de la rencontre en Californie, tandis que le rendez-vous de New York est au mieux incertain. Pourquoi y aller au hasard et risquer de rater les deux opportunités?

-- Moi aussi, je préfère Los Angeles, affirma Cathy. Le dossier tout entier pue la contestation et le dédain pour nos lois sur la propriété intellectuelle. Un forum traitant des maux de la propriété intellectuelle est aussi propice à révéler des pistes que tout autre endroit auquel je peux penser.

-- Je suis d'accord, clama Robert. Les trois détenus en rapport avec cette enquête sont des intellectuels. L'homme que tu vas arrêter est un étudiant d'une prestigieuse université; la même université que celle d'un de nos autres suspects.

-- L'université de l'Illinois est très certainement un foyer d'activistes, lui accorda Cathy, mais nous savons tous deux que ce n'est pas le seul, ni forcément le plus important.

-- En effet, approuva Robert. On va aller à la pêche méthodiquement, cela pourrait bien révéler de nouvelles pistes; mais je parie que lorsque nos deux organisations feront irruption sur le campus de l'Université de l'Illinois d'ici 48 heures, ils vont dénicher toutes sortes d'articles illégaux.

-- Fais-moi juste la faveur d'attendre que l'arrestation soit finie avant d'appeler tes hommes. C'est bien la dernière chose dont on ait besoin que de se marcher sur les pieds les uns les autres.

-- Tu as ma parole, répondit Robert, essuyant son menton avec sa serviette et écartant son plateau. La gare est sur le chemin de l'aéroport. Je te dépose?

Thomas Tempé 2008-11-30