Censurer Internet pour épargner EMI et Disney est l'équivalent
moral de brûler la bibliothèque d'Alexandrie pour assurer la longévité
des scribes monastiques. Jon Ippolito du Guggenheim, sur le
CBDTPA
Vendredi, 28 Septembre 2057 Métadate: 2.192-0
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nouvelle époque
Cathy se fraya un chemin en-dehors du tribunal, souriant aux caméras et répondant avec tact aux journalistes qui la harcelaient de questions. Oui, ce cas ferait date et avait démontré le bien-fondé de la politique du Bureau. Le FBI avait conduit la nation vers une victoire de plus dans la guerre contre l'anarchie intellectuelle. Les logiciels non certifiés ainsi que les équipements non enregistrés pouvaient être utilisés à mauvais escient et ne pouvaient être tolérés. Non, elle ne ferait aucun pronostic sur la sentence que les étudiants déclarés coupables recevraient. Oui, le gouvernement se réjouissait d'avance du verdict de la cour.
Deux agents s'approchèrent d'elle, lorsqu'elle atteignit le bas des marches du palais de justice, et un troisième alla lui ouvrir la porte d'une limousine blanche. Agent Sinclair, lui dit doucement le plus âgé des deux dans son oreille. Le directeur Bryant souhaite vous adresser ses félicitations de vive voix.
Cathy fut surprise. Le directeur ne prendrait pas l'avion juste pour la féliciter, quand bien même son père et lui étaient les meilleurs amis du monde. Il ne pouvait s'agir d'une visite amicale. Le directeur était particulièrement méticuleux lorsqu'il s'agissait d'éviter de laisser transparaître la moindre faiblesse. Il n'utiliserait jamais les ressources du FBI, encore moins le personnel, pour une raison aussi insignifiante. Cette visite ne pouvait être que de nature professionnelle.
En se glissant à l'intérieur de la limousine, elle se sentit excitée, presque euphorique. Elle était certaine d'être sur le point de recevoir une nouvelle affectation. Venant du directeur lui-même, il devait sûrement s'agir d'une affaire en or.
Le bruit de la rue s'étouffa une fois les portes de la limousine fermées, remplacé par les doux violons d'un concerto de Vivaldi.
-- Cathy! Toutes mes félicitations pour avoir mené avec succès cette affaire à Berkeley. Le directeur, un petit homme trapu, chauve, la cinquantaine, lui serra la main. C'était du très bon boulot, aussi bien au niveau technique pour avoir mis à jour ce trafic, qu'au niveau des relations publiques en allant témoigner au tribunal.
-- Merci beaucoup, Monsieur Bryant, dit Cathy avec un large sourire.
-- Cathy, vous êtes sans aucun doute notre agent la plus talentueuse concernant les crimes sur la propriété intellectuelle.
-- Je suis très flattée, merci.
-- Cathy, nous allons vous confier une mission à la hauteur de votre talent. Regardez ça, s'il vous plaît.
Cathy s'approcha du directeur, qui lui tendait un sachet de preuves à conviction. Visible au travers du plastique se trouvait un petit cube de cristal ou de verre, de couleur dorée, avec ce qui ressemblait à un casque, raccordé au cube par un câble très fin. L'extrémité du câble était une prise jack standard, qui semblait pouvoir se brancher sur n'importe quel lecteur multimédia.
-- Est-ce un nouveau type d'écouteurs? demanda Cathy, examinant le câble de plus près.
-- À vous de me le dire.
Cathy ouvrit le sachet et éparpilla son contenu. Le cube avait un toucher vaguement métallique dans sa main, une sensation curieuse en contradiction avec son apparence cristalline. Elle était surprise de constater qu'il n'était pas complètement transparent. Des imperfections subtiles, de minuscules lignes, cercles et jonctions évoquaient l'empreinte d'un circuit électrique, qui troublait le cristal. Près d'un des bords se trouvaient trois prises, dont l'une était de toute évidence prévue pour le casque. La finalité des deux autres n'était pas évidente de prime abord, bien qu'elle soupçonna que l'une d'elles devait servir pour l'adaptateur secteur. L'autre pouvait être une interface réseau, ou fournir une connexion vers une sorte de périphérique. Un écran de télévision peut-être?
Elle mit de côté le cube et examina ce qu'elle avait d'abord pris pour un casque.
-- C'est très curieux, dit-elle, en l'examinant plus précisément. C'est tiède. La chaleur de mon corps a dû réchauffer les fibres au moment où je les ai touchées. Ça ressemble à une toile d'araignée, excepté qu'il n'y a aucune régularité dans les motifs. Très irrégulier en fait. Fractal, je dirais. Ça me semble très fragile.
-- Ça ne l'est pas.
-- Cette prise, donc, se branche directement dans le cube à cet endroit. Les câblages se glissent sur le front ou le visage, peut-être une sorte de... Elle croisa son regard. Est-ce qu'il pourrait s'agir d'une interface pour envoyer directement des données numériques dans le cortex cérébral?
-- C'est ce qu'on pense aussi. Si ce cube est un moyen de stockage quelconque, il doit avoir des capacités de relecture. Mettez-le sur votre tête et recevez les images directement dans votre cortex visuel. Sans doute le son aussi, voire le toucher ou même le goût et l'odorat.
Cela attisa encore plus l'intérêt de Cathy.
-- Le secteur industriel ne mettrait jamais les pieds là-dedans. Les interfaces neuronales sont bannies par l'amendement Bill Joy et une douzaine d'autres accords internationaux, sans parler des coûts des licences pour tous les brevets, qui se chiffreraient en milliards, au moins. Les mafias et les industriels du marché noir ne sont pas capables de produire quelque chose comme cela. Cette technologie est beaucoup trop sophistiquée. Ce qui veut dire qu'il y aurait donc un nouveau venu sur le terrain.
Le directeur saisit le casque de câbles et l'observa minutieusement, le laissant glisser entre ses doigts.
-- Ce matériau est supraconducteur jusqu'à une température de dix-neuf degrés Celcius. La température d'une pièce si vous mettez l'air conditionné suffisamment fort. Il est pratiquement indestructible, avec une résistance à l'étirement au-delà de tout ce qu'on peut imaginer. Nos ingénieurs ont estimé que seulement une dizaine de brins de ce matériau, chacun étant plus fin qu'un cheveu, pourraient soutenir le Golden Gate. Matériau, dont on serait chanceux si on arrivait à le synthétiser d'ici une vingtaine d'années, à supposer que cela soit possible.
-- Qui peut fabriquer de telles choses?
Le directeur Bryant se tourna dans la direction de Cathy.
-- On ne sait pas. Les implications de cette affaire sont sidérantes. Il n'y a aucun gouvernement sur cette planète, ni aucun consortium industriel qui comprenne ce que sont ces choses. On n'a même pas une théorie scientifique, ou un début de technologie pour faire un prototype comme celui-ci. Ceux qui ont créé ces appareils ont des décennies d'avance sur nous.
-- Euh, ce n'est pas une technologie extra-terrestre, tout de même, répondit sèchement Cathy. La prise Jack sur le casque est de fabrication standard. Je pourrais la brancher sur mon baladeur.
Le directeur Bryant laissa échapper un éclat de rire.
-- Croyez-moi Cathy, dans un certain sens, savoir que des extra-terrestres sont derrière ces choses serait beaucoup plus rassurant. Quelque part, il y a des gens qui fabriquent, vendent et utilisent ces choses. Une industrie entière, restée souterraine, que nous ne comprenons pas, qui ignore tous les droits des brevets et qui opère en toute impunité sous notre nez!
-- Une industrie entière? Combien d'appareils de ce genre avons-nous trouvé?
-- Trois jusqu'à présent. Deux proviennent de campus d'universités, ici aux États-Unis et un autre de la résidence d'un agitateur politique et activiste Freenet en Australie.
Cathy était intriguée.
-- Donc, comme première hypothèse, nous avons un nouvel appareil permettant d'envoyer des données numériques directement sur le nerf optique. Créé soit par un nouveau cartel technologique de criminels organisés, soit par ceux qui se font appeler les activistes de l'informatique Libre, ou alors par quelqu'un qui cherche à violer unilatéralement le régime des brevets tout entier.
-- Ça s'annonce aussi mal que la révolte des logiciels libres, dit Bryant.
Cathy acquiesça.
-- Ils avaient pratiquement réussi à renverser les géants de l'industrie logicielle.
-- Et ils y seraient arrivés si le congrès n'avait pas pris les choses en main, en classant les violations de brevets comme actes criminels. Le directeur Bryant se frotta le front, pensivement. Les monopoles de droit sont l'essence de notre économie. Mais nos régimes de copyright et de brevets ne sont pas des lois de la nature. Ils sont une convention, une fiction légale. Cathy, c'est la plus grande menace qu'on ait eu à affronter. Si les choses se passent mal, on pourrait ne plus rien contrôler du tout!
Cathy sourcilla.
-- Quoi?
-- Réfléchissez Cathy! Ces gens ont l'audace de se prendre pour les meilleurs de toute l'industrie! Ils ne se contentent pas seulement d'entrer dans la compétition, ils s'essuient aussi les pieds sur notre régime des brevets! Le directeur Bryant fit de grands gestes avec ses mains, comme s'il se battait contre un adversaire invisible. Cathy ne l'avait jamais vu aussi agité, aussi émotif. Cathy, nous ne savons même pas si ces appareils sont sûrs. Bon Dieu, ils envoient des images directement dans le cerveau des gens!
-- On n'en est pas encore sûr.
-- Ce n'est pas le problème! répondit Bryant
impatiemment. Si on ne tue pas cette révolte dans l'
uf,
on n'aura pas seulement un petit cercle d'entrepreneurs qui
vendent ces foutues choses à la sauvette, mais des milliers! Même
le plus banal produit du marché noir peut renverser nos
industries. Nos entreprises doivent négocier des licences, payer
des royalties, adhérer aux standards de sécurité -elles ne
peuvent pas concurrencer de nouveaux venus comme ceux-là!
-- Comment cela se fait-il que des adeptes du marché noir soient aussi avancés que les industries établies? Cathy était surprise. Ça n'a aucun sens! Cathy mit ses pensées de coté. Ce n'était pas le moment de penser comme l'ennemi.
-- Et si quelque chose de vraiment dangereux venait à sortir, la menace pour la santé publique pourrait être terrible. Pour qui se prennent ces gens, à menacer les piliers de notre société comme cela?
-- Les problèmes de sécurité mis à part, on est face à une révolte économique en bonne marche, observa Cathy. Les brevets pourraient devenir complètement inutiles.
-- Les cartels feront tout pour ne pas en arriver là, répondit Bryant. De même que les Nations Unies. Mais, si les événements vont suffisamment loin, il n'y a aucune garantie qu'ils arriveront à remettre les choses en état, et leurs solutions pourraient être... maladroites.
Cathy pesa les mots du directeur assistant. En assumant que cette technologie soit bénéfique, elle imaginait parfaitement les industries les plus profitables en pleine déroute, incapables de combattre. Chaos économique, insurrection sociale et politique. Et si ces appareils étaient dangereux, ou pire, délibérément malveillants? Elle haussa les épaules. Elle pouvait en tout cas maintenant apprécier les conséquences désastreuses si on laissait faire ces criminels.
-- Connaissez-vous la singularité d'Ulam? demanda le directeur Bryant.
Cathy secoua la tête.
-- C'est une vieille idée, datant du milieu du siècle dernier. Elle présuppose une croissance exponentielle dans la connaissance et les sciences. Si le progrès continue sa croissance, les changements qui ont mis un siècle à se produire auparavant, ne prendront plus qu'une décennie, puis plus qu'une année, un mois et ainsi de suite. Assez rapidement, vous atteignez un point où plus personne ne peut prédire ce qui arrivera ensuite, semaine après semaine, jour après jour, minute après minute.
Cathy secoua la tête. Cette hypothèse est fausse, nous n'avons aucun changement exponentiel.
-- Non, soupira doucement le directeur Bryant. Non, notre société ne pourrait pas s'adapter à ça. C'est pourquoi nous avons les brevets, un moyen de bannir directement certaines technologies.
-- Pardon?
-- Mettons de coté le discours pour le public. Le point clé de notre régime de brevet est la stabilité, Cathy. La stabilité économique, sociale, et par dessus tout, politique.
-- Mais les brevets sont censés... Cathy stoppa sa phrase et rassembla ses pensées. Êtes-vous en train de me dire que l'utilisation des brevets pour promouvoir le progrès scientifique et technologique n'est qu'une fiction?
-- Nous voulons de l'innovation, répondit Bryant. Mais de l'innovation contrôlée, responsable et non-exponentielle, modulée par des flux financiers que nous pouvons contrôler. La dernière chose qu'on aimerait voir sont des inventions débridées qui nous conduiraient à une singularité technologique. Nous ne pouvons même pas imaginer ce que cela nous apporterait! Nos institutions politiques et sociales ne survivraient pas à un tel bouleversement.
-- Ceux qui sont derrière ces appareils opère clairement en dehors de toutes règles, songea Cathy.
-- Le chaos économique mis à part -ce qui n'est déjà pas rien- qui sait quel autre malheur pourrait survenir?
-- Je trouverai les coupables, promit Cathy, le visage morose.
Bryant sourit.
-- Je sais à quel point ce travail peut être exténuant. J'en ai assez, moi aussi. Vous venez juste d'éteindre un incendie, que trois autres se sont déclarés ailleurs. Il y a toujours quelques abrutis qui veulent montrer au monde qu'ils sont les plus intelligents. Bryant fixa ses yeux sur ceux de Cathy. Il est temps que nous fassions un exemple de ces gens. Dans une minute, je vous donnerai un paquet contenant tous les documents que le Bureau a en sa possession concernant cette affaire, ainsi que des ordres écrits vous envoyant à Washington, D.C. pour travailler en coopération avec l'agent Robert Leahy, de Double Eye. Il sera votre liaison avec l'Intelligence Internationale.
L'Intelligence Internationale était une agence dont le sigle, prononcé en anglais, Eye Eye , Double Eye , évoquait opportunément l'ubiquité. Elle menait, au-dessus des états, au-dessus des peuples, de grandes campagnes pour les grandes causes de ce monde, affranchie des querelles politiques et des intérêts particuliers. Ça devait vraiment être une affaire de la plus haute importance. De qui pouvait provenir une telle assignation? Le président? L'Organisation Mondiale du Commerce?
-- Vos ordres stipulent que toute cette affaire est à considérer comme une Mission Blanche. Vous avez eu l'occasion au cours de votre entraînement d'apprendre de quoi il retourne, mais je peux vous dire que vous êtes le premier agent depuis une génération, à avoir besoin d'opérer sous ces conditions.
Cathy était assommée. Aucun document, aucun audit des pistes, aucun enregistrement, un financement non officiel au travers de comptes non affiliés au FBI, réservés aux opérations clandestines. Si les événements devaient mal tourner, elle devrait se débrouiller seule. Le Bureau nierait toute connaissance de ses actes. Lui faire confiance en lui donnant de telles responsabilités et une telle autorité, tout en devant faire preuve de discrétion, voilà une opportunité qui pourrait donner un coup de fouet à sa carrière. S'il n'y avait pas eu de menace implicite à la lame à double tranchant que le directeur en personne venait de lui tendre, l'idée qu'il lui ait proposé une telle affaire l'aurait presque rendue euphorique.
-- Vous comprenez ce que ça signifie? demanda-t-il.
-- Oui monsieur, je comprends.
Le directeur Bryant acquiesça.
-- Nous ne savons pas si ces gens ont des agents infiltrés. Étant donné l'ampleur de leurs opérations, nous devons considérer cette possibilité et assumer le pire.
-- Je comprends, monsieur.
-- Votre datapad contient une clé cryptographique de catégorie un, la plus forte que nous ayons. Utilisez-la. Toute correspondance entre nous, verbale ou écrite, devra être chiffrée de la manière la plus sécurisée possible.
-- Compris.
Le directeur lui tendit une carte codée.
-- Ceci contient les détails de vos ordres de mission, ainsi qu'un historique de l'affaire jusqu'à ce jour. Ah, voilà, nous sommes arrivés!
Cathy regarda dehors, surprise de se trouver au terminal d'aviation privé de LAX, avec un stratojet de fière allure attendant sur la rampe, prêt à décoller. Le bruit de ses moteurs s'entendait à peine au travers des vitres insonorisées de la limousine.
-- Vous allez prendre mon stratojet jusqu'à Washington. Vos bagages sont déjà à bord.
-- Très bien, monsieur. Elle ouvrit la porte et commença à se diriger vers l'avion, lorsque le directeur lui prit le bras. Sa voix était fortement atténuée par le vacarme des moteurs.
-- Encore une chose, Cathy.
-- Quoi donc, monsieur? Elle se tourna vers lui.
-- Cet agent de Double Eye, ce Robert Leahy. Sa carrière est
sur une pente encore plus ascendante que la vôtre. Ces gens-là ne
sont pas des enfants de ch
ur. Surveillez vos arrières.
-- Merci, monsieur. J'y veillerai.
Le directeur acquiesça.
-- Bonne chance.
Thomas Tempé 2008-11-30